Mamie Braille

Publié le par Gabo

J’étais assis sur le banc à attendre le métro dans cette odeur nauséabonde d’un lendemain de samedi soir berlinois, le sol jonché de bouteilles de bière à moitié vides. J’étais donc assis sur ce banc lorsque je l’ai aperçue. Elle descendait consciencieusement les marches menant aux quais, derrière ce jeune homme qui, la clope au bec, portait son cadi de supermarché. Elle s’est arrêtée à ma hauteur, me scrutant de la tête aux pieds, un sourire au coin des lèvres. J’ai d’abord cru qu’elle était une de ces « collectionneuses » qui pour se payer de quoi manger sillonnent la ville et ses poubelles en quête de précieuses bouteilles consignées. Mais il n’en était rien : pas de bouteilles vides dans son cadi mais des livres, un tas de livres. Elle a engagé la discussion, me demandant de l’aider à monter son cadi dans le métro, car avec ses « un peu plus de 80 ans » elle n’y arrivait plus toute seule. Mon léger accent français l’a fait tiquer, elle souhaitait alors en savoir davantage.

Mamie Braille a consacré sa vie aux aveugles. Elle pousse tous les jours son cadi rempli de livres en braille, se rendant chez des non-voyants, petits et grands, qu’elle initie à la lecture. J’ai été étonné par sa lucidité, sa curiosité, son savoir et son envie de partager. Nous avons abordé bien des sujets, ses petits yeux bleu clair me fixant sans relâche. J’ai appris pêle-mêle, qu’elle avait été « victime de la Stasi », la police politique du temps de la RDA. Depuis, la politique la dégoûte : ils n’ont tous qu’une préoccupation, « Merkel, comme ces beaux messieurs de l’UE », c’est le pouvoir et l’argent. J’essayais de tempérer ses propos, lui faisant remarquer que l’Union Européenne était une belle réalisation, porteuse d’espoir. Elle s’empressa de me mettre en garde contre « le fossé entre la théorie et la réalité ». Elle s’offusquait de la politique sociale en Allemagne, de l’inexistence du salaire minimum, de la répression de l’opposition en Russie. De temps à autres elle s’interrompait pour me poser une question, puis, écoutant ma réponse, elle enchaînait sur un autre sujet, inspirée par l’actualité ou un souvenir enfoui. Son visage s’est éclairé en évoquant son voyage à Paris. C’était il y a à peine deux ans, elle faisait découvrir cette ville, qu’elle découvrait pour la  première fois, à une jeune aveugle. Elle a fini par me demander ce que j’étudiais. « Economie ? Ah oui, ce truc, c’est bien la mode en ce moment… les jeunes ne font plus des études de sociologie ».

Je l’ai quitté un pincement au cœur, deux arrêts avant le sien. Elle s’est levée, m’a accompagné jusqu’à la porte et m’a serré longuement la main. Elle m’a souhaité une belle vie, pleine de bonheur. Le métro est reparti, Mamie Braille à l’intérieur, le visage collé à la fenêtre, agitant ses deux mains en guise d’adieu.

Publié dans Portraits

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