Nuit mexicaine

Publié le par Aurélien

Je suis seul dans cette boîte de nuit mexicaine. La musique tape et grince. Les rythmes électroniques me transportent et je n'arrive pas à distinguer les gens qui dansent autour de moi. Peut-être eux aussi sont un peu perdus. On m'attrape par le bras, un visage familier me crie quelques phrases dans une langue que je ne comprends plus. Par peur de m'engager dans quelque chose de trop compliqué je fais non de la tête – technique efficace puisque mon interlocuteur disparaît rapidement. Cette fois je suis vraiment seul et je peux danser tranquillement, dialoguer avec la musique, répondre aux cliquetis par de secs mouvements de la main gauche levée haute au-dessus de ma tête, et interroger la ligne de basse parfaitement régulière d'amples lancers du bras droit.

 
Mon paquet vide de Lucky Strike est allé s'allonger à côté de ma bière vide elle aussi - tous deux à mes pieds regardent ma folle gymnastique et m'encouragent à danser plus rapidement. Je m'exécute.
 
Le temps s'est allongé et les boucles sont de plus en plus longues. J'écoute attentivement les multiples nappes superposées dans ce mille-feuilles musical et attends patiemment l'arrivé du prochain son. Il ne tarde pas à m'être proposé, un peu trop mou à mon goût, mais je finis par l'accepter, refusant de faire le difficile à une heure si proche du levé du soleil.
 

Lorsque les lumières s'allument finalement, il est 6h et, à la manière de cendrillon, j'ai une folle envie de partir en courant. Je me faufile discrètement entre les chemises et les talons qui glissent vers la sortie, – les gens m'ont l'air si beaux et propres ! Une petite Mexicaine porte un col roulé blanc sur lequel elle laisse pendre une mèche de cheveux brillants. Elle est la même que mon amie qui tout à l'heure m'a abandonné pour se coller à un petit ingénieur à la raie au milieu du crâne.
 
À ma grande satisfaction, personne ne m'empêche de sortir et me voilà dans une rue à demi éclairée avançant d'un pas bien assuré vers la prochaine intersection, puis la suivante et celle d'après. Par chance, une cigarette m'interpelle du fond de la poche de ma veste sans doute fatiguée d'être collée à un vieux mouchoir. Elle rit un peu lorsque je lui confie que je ne me rappelle plus exactement du chemin à emprunter pour rentrer chez nous, mais finalement me guide avec une efficacité certaine vers l'entrée de mon immeuble. Arrivé, je choisis alors de profiter un peu plus de cette fin de nuit en m'asseyant sur une marche en marbre, dos à une grande baie vitrée.
 
Le monde à cet instant est un collage de mille petites images qui défilent devant moi et j'ai l'impression d'être face à un ordinateur en veille qui montre orgueilleusement les photos qu'il détient. L'œil comme une caméra. Je vois ma chaussure gauche. Un pneu de voiture endormi. Une fissure dans le béton. Face à la baie vitrée, je ne vois pas ma réflexion. Spectre de la nuit - je cherche le bouton de l'ascenseur qui a encore la force de danser sous mes yeux.   Je me penche vers lui pour ne pas réveiller le couple de chaises qui rêvent en silence. Elles s'imaginent face à la mer leurs quatre pieds un peu enfouis dans le sable, un petit insecte grimpe lentement le long de leurs dossiers blancs, un ballon en plastique aux motifs familiers vient rebondir non loin et roule jusqu'à disparaître sous leur ombre striée.
Je demande au bouton de l'ascenseur de m'escorter à son tour vers l'étage numéro 4. Un peu déçu de devoir arrêter si prématurément son jeu de lumière, il m'ouvre les deux lourdes portes qui lui sont juxtaposées et m'invite à entrer, me présentant par la même occasion ses amis qui me regardent d'un air attentif.
 
J'ai aujourd'hui oublié la teneur exacte de la conversation que j'ai eue avec ces intéressants petits personnages ronds mais je me souviens du conseil qu’ils m’ont offert en sortant. Leur discours assuré vantait les mérites de la découverte et du partage. Il était, selon eux, et je les rejoins aisément sur ce point, vital d’être attentif à tout instant et à toute chose. Ne rien négliger et n’oublier personne. De leur petit ascenseur fermé, ils m’assuraient n’avoir pas encore découvert le centième de ce qui était à étudier, et, malgré leur enfermement, leur propos était celui d’êtres libres. Nous montons. Ils m’assuraient que la liberté ne se gagne qu’à l’aide d’une perpétuelle introspection et qu’elle se conserve au chaud, au fond de soi. Coincés entre les cinq étages de l’immeuble, ils jouissaient du quotidien et étaient au plus proche de ce que l’on refuse, à tort, de nommer libre.

Les portes s’ouvrent. J’aurais aimé les remercier davantage. Je manquais de leur tendre la main en sortant, mais me rendant compte que ce geste aurait été déplacé, je me suis retourné et me suis laissé tomber sur mon lit.

Publié dans Psyché

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Gabo 03/09/2007 07:08

Hummmm surprenant en effet... parler avec les choses est toujours une expérience intense pour laquelle il faut etre préparé. Savoir comment s'y prendre, emprunter le chemin qui mène au stade mental de la choso-communication... les substances aident beaucoup pour cela. Mais toi, Aurélien, point besoin de substances, une bière et une lucky tout au plus... quoi que, qui sait à quoi ils les fourrent les tacos la bas ?Ps : j'ai déplacé ton article dans la catégorie "sur la route du mezcal" qu'Enzo avait crée lors de son séjour mescalien... c'est juste pour faciliter la géo-spatialité... prends en graine pour la prochaine ! Bise mec