Mon dimanche avec un dictateur

Publié le par Gabo

Je n’en savais rien. Qui il était, je ne l’ai su qu’après.

S’il est désormais trop usé pour jouer, il se rend néanmoins chaque dimanche dans « son club ». Assis sur sa chaise qui fait face aux deux terrains spécialement montés pour l’occasion, il suit posément les rencontres amicales. Le « club » compte des anciens champions olympiques, un ex entraîneur national, ses deux fils, sa femme, ses belles filles, ses petits enfants, quelques hommes, d’affaires sûrement, amis de longue date, et Phoebe.

 

Phoebe est prof depuis une dizaine d’année à Séoul. Elle m’a fixé rendez-vous à 9 heures au gymnase du campus, m’assurant que le service de sécurité serait avisé de mon arrivée. « This is my church » me confie t’elle en évoquant ces dimanche matins. Phoebe est croyante mais n’a pas trouvé son église à Séoul, ce n’est pourtant pas ce qui manque. Elle vient donc à la place se défouler sur les terrains de badminton du très select « president’s club ». 

J’ai pris le temps de mémoriser le nom des différents présidents coréens qui s’étaient succédés depuis 1979, date de l’assassinat du dictateur Park Chung-Hee. Devant mon bol de céréales je me demandais lequel d’entre eux j’allais rencontrer. Chun Doo-hwan, le général responsable du bain de sang de 1980 ? Son dauphin et ex-bras droit Roh Tae-woo ? Kim Young-sam, l’anti-corruption au fils corrompu ? Ou alors le prix nobel de la paix Kim Dae-jung ?

Tout est calme, Phoebe monte les terrains avec des types de la sécurité en survet’ qui utilisent micros et oreillettes pour se parler dans un rayon de cinq mètres. Je suis briefé et elle m’introduit gracieusement à chaque membre du club par « Hey, this is my friend Gabriel ! » Nous tapotons doucement quelques volants histoire de s’échauffer, rien de bien violent. Soudain c’est la panique, une voie s’élève en coréen : « le président arrive ! » On pose les raquettes en vitesse, essuie toute trace de sueur et on s’aligne à intervalles réguliers le long du mur. « Le président », car c’est ainsi que tout le monde l’appelle, fait son apparition, suivi de près par le reste de la famille. De taille moyenne, dans les 70 ans, un chapeau en tissu légèrement posé sur son crâne dégarni, il s’arrête de temps à autres pour une poignée de main. Tout le monde s’incline profondément à son passage. C’est bientôt mon tour. Il s’arrête à ma gauche devant Phoebe, lui adresse un sourire puis tourne la tête et me dévisage, intrigué. Phoebe s’empresse de me présenter. Pris de court, je m’incline d’abord puis lui serre la main qu’il me tend et lâche un très timide, presque inaudible, « nice to meet you ». Il hoche la tête et continue son inspection. Je sens des grosses gouttes de sueur perler le long de mes bras. Qu’est ce qui m’a pris ? Pourquoi ce « nice to meet you » ? Ce n’est pas un truc qu’on dit à un président, non ? J’aurais mieux fait de la fermer !

M. Chang s’exécute en vrai chef d’orchestre. Il planifie les rencontres, donne les instructions et se soumet aux demandes du président. Phoebe est toute excitée à l’idée de jouer avec moi. En bonne américaine, elle me glisse au creux de l’oreille « I want to beat those guys ! » La coutume coréenne veut que l’on s’incline par respect devant ses adversaires avant chaque début de match. Ici il faut également compter avec le président : nous le saluons bien bas dans un second temps. Je ne sais toujours pas qui il est.

Phoebe rythme les rencontres par des « nice shot partner ! », « this was great !», ou encore les très paternels « well done Gabriel ». Nous gagnons notre premier match et perdons le suivant contre M. Chang et Lee, le médaillé d’argent aux JO de Sydney et d’Athènes en double homme. C’est l’heure de la pause, Phoebe se lance finalement, hésitante : « Do you know a bit about Korean history Gabriel ? » Mon haussement d’épaules l’incite à continuer, elle baisse d’un ton. « His name is Mister Chun, he was president in the early 80’s, and if you have read the lonely planet, then you might know that this wasn’t an easy time in Korea. »

Effectivement Phoebe, les années 80 ne sont pas les plus fastes qu’aient connues la Corée, bien au contraire. Cet homme qui est assis paisiblement à une dizaine de mètres de moi, le Général Chun, en est la sombre incarnation.


(Petite parenthèse historique…

 

Le 26 octobre 1979, le dictateur coréen Park Chung Hee est assassiné par son plus proche collaborateur, le chef de la KCIA (les services secrets coréens). La trêve laissée par la disparition du dictateur ne sera que de courte durée : le 12 décembre, le major-général Chun Doo Hwan réussit un putsch au sein de l’armée, il fait arrêter son principal rival le général Ching et prend le contrôle total de l’armée.

Le retour à la dictature militaire ouverte a lieu le 18 mai 1980. Une répression brutale est déclenchée : tous les dirigeants de l’opposition sont arrêtés. Cela provoque de grandes explosions sociales dont l’insurrection urbaine de Kwangju est le point culminant.

L’armée est envoyée, environ 17 000 hommes prennent d’assaut la ville à l’aube du 27 mai et l’occupent. Le conflit est d’une rare violence, les manifestants parviennent à s’emparer d’armes dans les commissariats pour riposter. Ils  résisteront huit jours. Selon le gouvernement, les affrontements ont fait 191 morts parmi les civils, chiffre aujourd’hui encore contesté par la population qui estime le nombre de victimes à 2000, les corps ayant été brûles, enterrés ou jeté à la mer. Le tout avec la bénédiction de l’armée américaine et de Washington. Dans les mois qui suivent, la répression touche tout le pays. Selon un rapport officiel daté du 9 février 1981, plus de 57 000 personnes ont été arrêtées à l’occasion de la ‘Campagne de purification sociale’. Près de 39 000 d’entre elles ont été envoyées dans des camps militaires pour une ‘rééducation physique et psychologique’. En février 1981, le dictateur Chun Doo Hwan est reçu à la Maison Blanche par le nouveau président des Ėtats-Unis, Ronald Reagan.

Le 10 juin 1987 et les jours suivants, une vague de protestation s’étend à tout le pays  et les affrontements massifs atteignent un tel niveau que le régime commence à reculer : les élections présidentielles directes sont acquises. Cette fois-ci, Washington a fini par mettre la pression sur la dictature pour qu’elle lâche du lest.

En 1988, des élections au suffrage universel sont organisées pour la première fois en Corée. Mais l’opposition est divisée et présente trois candidats différents. Le général Roh Tae woo, candidat soutenu par le président sortant et qui était à ses côtés lors du putsch de 1979 et lors du massacre de Kwangju en mai 1980, est élu.

Chun Doo Hwan et son successeur seront finalement jugés en 1996. Chun écope de la peine de mort pour son implication dans le coup d’état de 1979, sa responsabilité dans le massacre de Kwanju et pour corruption. En 1997, il sera gracié par le nouveau président, lui-même ancienne victime du régime de Chun, dans un geste de réconciliation nationale.

Sommé de rembourser au gouvernement 188 millions de dollars qu’il aurait détourné, il n’en a rendu que 28 millions et a affirmé ne posséder plus que 248 dollars sur son compte en banque. Aujourd’hui, ce serait ses amis qui l’aideraient à subsister.



 

Sources : Eric Toussaint, cnn.com et bbc.co.uk

 

…fin de la parenthèse)

 

Phoebe m’avoue qu’elle a eu un peu de mal à revenir lorsqu’elle a su qui était cet homme. Mais elle aime trop le badminton, et elle estime qu’il a payé sa dette. D’autant plus, qu’il s’est toujours montré très cordial envers elle et qu’après tout, elle ne le connaît que dans le contexte des dimanches matins. Elle a essayé d’en savoir un peu plus sur les malheureux événements de mai 1980, mais apparemment, le dictateur et sa famille nient toute implication. Je ne lui pose pas davantage de questions.

Je regarde silencieusement cet homme qui applaudit ses deux fils en train de se démener dans un match de double. Il sourit, rigole, lâche quelques mots en coréen. Je regarde ses gardes du corps impassibles qui sont postés dans chaque coin du gymnase. Je regarde ses petits enfants qui courent et se chamaillent dans son dos. Je regarde ses belles filles qui s’entretiennent avec sa femme, assises quelques chaises plus loin. La sérénité qui règne dans le gymnase est troublante, j’ai l’impression de regarder un film de mauvais goût. Je divague graduellement et me surprend à m’imaginer en kamikaze infiltré. Les explosifs cachés dans la chaussure, je fais face au dictateur en hurlant un truc du genre « justice ! », tout en pressant le détonateur. Ces pensées stupides et incohérentes me font rire et frissonner.

Phoebe met un terme à mes rêveries: « Would you like to meet him? »

C’est parti ! Nous allons nous poster dans son dos, attendant qu’il nous invite à s’asseoir près de lui. Il s’exprime lentement dans un anglais approximatif. J’apprends qu’il a joué au golf chez lui ce matin, il ne fait cependant plus de badminton. « Now I’m tired » me contie t’il en pesant chacun de ses mots. Sa femme par contre joue toujours. Nous échangeons encore quelques banalités, il me demande ce que je fais en Corée, combien de temps je reste à Séoul, ce que j’étudie. Son fils sert d’interprète lorsque les mots lui manquent. Je lui fais bonne impression, il trouve ça bien que je fasse des études de business. Il sourit et m’adresse un « nice to meet you ». Je lui sers la main et nous repartons avec Phoebe, qui prend le temps d’essuyer discrètement les traces de transpiration laissées par mon postérieur sur la chaise.

 

M. Chang me tend un sac qui contient un coffret de shampoings, gels douche, savons et dentifrices. Cadeau du président. Je remercie Chang et m’incline vers Chun. Sur le coffret on peut lire « more dreams for your life ».

Je suis prié de jouer en double avec l’ancien entraîneur de Corée contre Lee, le champion olympique, et un des fils du président. Chun exulte, il est ravi. Je suis loin d’être du niveau de Lee (qui joue très à la cool et sans forcer) mais nous remportons de justesse le match, sous les applaudissements et les « nice player » répétitifs lancés par le président à mon encontre. A la fin du match, Chang m’informe que le président me convie avec Phoebe à déjeuner chez lui. J’accepte poliment et inspire profondément : comme si mon dimanche matin manquait de piment !

Le président se lève et met ainsi un terme aux rencontres sportives de ce dimanche 16 septembre. On s’aligne en vitesse, pose sa raquette et, un léger rictus au coin des lèvres, je m’essuie discrètement les mains transpirantes sur le mur du gymnase, juste au cas où un ancien dictateur passait dans le coin et souhaitait me serrer la pince. On ne sait jamais ! Je chasse tout cynisme de mon cerveau et reprend la face de l’homme sage-sérieux-serviable-souriant-serein que je maîtrise de mieux en mieux. Le président me serre la main et en ventriloque aguerri fait dire à son Chang que je suis attendu chez lui pour le déjeuner.

Les membres du club sont tous là, ils bavardent autour d’une longue table sur laquelle sont entreposés une quantité de mets coréens, ainsi que les incontournables soucoupes de Kimchi (du choux macéré, plus ou moins pimenté). L’intérieur ne paye pas de mine : un mobilier moche que j’imagine avoir été à la mode dans les années 80’, il n’y a rien de bien clinquant. On s’agite soudainement, c’est le signal dont je connais désormais le rituel : je me poste tourné vers la porte d’entrée, dos à la chaise qui m’a été désignée par Chang. Le président entre, se femme et ses fils suivent. Ample inclinaison, et au passage un petit mot plein d’affection de la first lady : « Oh Gabriel ! Like the angel name ! Nice that you came ! ». Une fois la petite famille installée en bout de table, un ami du président se lève le verre à la main. S’ensuit un long discours en coréen, dont il est inutile de préciser que je n’en ai saisi le moindre mot. La seule chose qui a retenu mon attention et qui m’a d’ailleurs sorti en sursaut de mes divagations kamikazes, c’est le mot « Gabriel » prononcé à la fin du speach et qui a été repris en cœur par tous les convives, le verre de bière levé bien haut. Je saisis hâtivement mon gobelet et le lève à mon tour pour remercier les hôtes et le président du toast qu’ils me portent. Décontenancé, je bois une gorgée, essayant de contenir la rougeur progressive qui gagne mon visage. Ce sera peine perdue car je manque de m’étouffer lorsque le président enchaîne tout sourire sur un très sincère « Welcome Home Gabriel ! »

Le repas débute dans la détente et la bonne humeur ! Sauf pour moi naturellement. Troublé par ce que je viens d’entendre et les scénarios catastrophe parfaitement ficelés qui saturent mon esprit, je ne parviens à saisir ce foutu morceau de kimchi. Ma main droite crispée tremble tellement qu’il m’est impossible d’actionner mon index pour déclencher ce vital mécanisme de pince avec mes baguettes. Je songe d’ailleurs un instant à renoncer complètement, chaque essai infructueux ne faisant qu’accentuer l’ampleur du tremblement. Je souffle un bon coup, me concentre et porte enfin un minuscule morceau de choux à ma bouche. Je me détends et parviens progressivement à apprécier ce moment de convivialité, répondant posément aux nombreuses questions qui fusent de part et d’autre. Le repas s’achève sur décision du président : il se lève, suivit de sa femme et de ses fils. Ils me serrent chaleureusement la main, je leur exprime ma profonde gratitude pour cette matinée et ce délicieux déjeuner. Avant de quitter la pièce, Chang m’informe que je suis invité à venir jouer tous les dimanches. Ca y est, j’ai ma carte de membre du « club ».

En partant avec Phoebe, je leur ai assuré que je reviendrai très rapidement. Je savais pourtant qu’il faudrait que j’en parle à ma conscience, je n’avais toujours pas eu le temps de la consulter. J’y ai beaucoup songé, ça n’a pas été facile de trancher. Je me suis résolu à ne plus y retourner. Parfois je me demande pourquoi je ne devrais pas. Le président était sincère je pense et il s’est montré très généreux à mon égard. A moi il ne m’a rien fait, au contraire. Mais il n’y a pas que moi, il y a les autres aussi. Ceux du passé qui n’auraient pu lui pardonner.



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