Pachamama (2)

Publié le par Henito

A-DSC04103.JPGPassées les premières dunes, on découvre un petit hameau structuré comme un cadre de tableau enjolivant la peinture qu’est cette grande flaque d’eau : la laguna de Huacachina. En soit, ce n’est pas extraordinaire, une flaque - surtout qu’elle n’est pas au milieu du désert – mais celle-ci est célèbre, elle apparaît même au dos du billet de 50 soles.

Patrick est une figure emblématique du site et tout le monde sait où le trouver. Voyant Fernando, c’est lui qui vient à notre rencontre, suivi de près par une jeune baba humanitaire française. Son physique est à l’image de sa personnalité charismatique ; grand et svelte, les joues légèrement creusées habillées d’une barbe christique, des lunettes profilées aux verres opaques. La jeune fille ne parait pas bien parler ni même bien comprendre l'espagnol. Néanmoins, elle sourit ou acquiesce à chaque intervention de Patrick. Il accepte tout de suite d’entreposer leur bataclan dans sa chambre minuscule qu’il doit en plus partager avec ses deux filles présentes pour le week-end. La discussion prend l’allure d’un dialogue entre Patrick et Jeannot. Patrick raconte son campement à une heure de marche dans le désert, les volontaires qui l’accompagnent pour l’aider dans son ramassage de détritus, ses petits tracas avec la police qui s’oppose à sa mission, son entêtement pacifique et sans haine…

Fernando connaît déjà bien toutes ces histoires. Sans le sou, il se fait la réflexion que ce n’est pas des paroles qui vont le nourrir. Il se retire poliment et va s’installer non loin de là, au bord de la lagune, sur un banc situé dans un lieu de passage. Il déballe sa sacoche en bandouillère, déploie un petit tapis sur le banc et y dispose méthodiquement, avec des gestes déjà mille fois répétés, tous les colliers, bracelets et autres pipes de sa confection. Non loin de là, de l’autre côté de la lagune, un de ses pairs a lui aussi installé son petit stand, son "patch". Mais lui a déjà plusieurs touristes amassés autour de son tapis, tous à triturer un fossile ramassé au brésil ou un pendentif de dent de requin récupérée d'un ami. Fernando regrette de ne pas pouvoir s’installer dans cette rue nettement plus fréquentée, il sait que les locaux l’expulseraient immédiatement. Il se ressaisit aussitôt : il ne s’agit pas de vendre un maximum, mais simplement de faire une affaire suffisamment bonne pour couvrir les dépenses de la journée. C’est tout le sens du « patchage » : plus un mode de vie qu’un métier ; un moyen de vivre en voyageant, pas de s’enrichir. Les artisans comme lui parcourent les pays d’Amérique Latine et étalent leurs babioles sur des carrés de tissu présentoirs qui sont autant de patches de trottoir. Entre eux, pas de concurrence, mais plutôt un esprit communautaire. Si l’un n’a pas ce que recherche le touriste, il l’orientera vers un autre collègue qui pourra satisfaire son besoin. Quand l’un d’eux découvre un bon plan pour le logement ou la nourriture, l’information circule instantanément. La communauté ne pourrait d’ailleurs pas survivre sans ce sens du partage et de la solidarité : où qu’ils aillent, l’exclusion et la discrimination les assaillent. Souvent trop bronzés, les cheveux parfois trop longs,un mode de vie pas assez conventionnel, c’est plus qu’il n’en faut pour être montré du doigt et chassé. A l'image des municipalités françaises qui rechignent à investir dans des structures d’accueil pour gens du voyage, la police et les représentants de villes péruviennes s’efforcent de dissuader les touristes d’acheter à « ces dangereux marginaux », des restaurants et hôtels refusent de servir les artisans, certains hôtels pour backpackers refusent même carrément d’héberger des péruviens, pour « protéger les touristes ».
Jeannot et la petite française continuent de boire les paroles de Patrick. Ce dernier leur décrit les joies du désert : la sérénité et la puissance du lieu bien sûr, mais aussi le plaisir de dévaler une dune en courant en arrière, faire des galipettes, courir en faisant les plus grandes enjambées possible… Ce gars doit avoir 30 ans de moins une fois dans le désert. Puis le thème de la discussion dérive vers le mysticisme : les hommes de connaissance – comprenez shaman, l’ayahuasca et surtout le San Pedro. Ce cactus est un symbole du Pérou : disposé au seuil de la porte, il assure bonheur et protection au foyer ; bu lors de cérémonies religieuse, il enseigne au shaman curandero comment soigner son patient. Enfin, Patrick propose à Jeannot de passer une nuit dans son campement au cœur du désert. Les yeux du jeune européen pétillent, c’est la seule chose qu’il voulait entendre. Ils partiront dès que le soleil s’adoucira.

A suivre.

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Publié dans Psyché

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