Routine inca (3)

Publié le par Pachamamico

undefinedDon Floro manie à merveille les ficelles ancestrales du chamane. Le prix d’abord, merveilleusement élevé, sert aussi à persuader du sérieux de son travail. L’attente participe également à l’auto conviction du client : grâce aux temps d’attente apparemment injustifiés, celui qui sollicite les talents du chamane se sent déjà en contact avec l’irrationnel. Le tarif prodigieux de Don Floro les avait déjà bien perturbés : dans une campagne si reculée, où ni l’eau courante ni l’électricité s’y aventuraient, 400 soles (soient 4 salaires minimums) est un prix surnaturel ! Et puis en laissant les deux gringos seuls pendant 3 heures, avec pour seule compagnie les bougies et les moustiques, le vieux chamane leur a fait comprendre qu’un rendez-vous avec les esprits ne s’exige pas, comme le passage obligé des étrangers en voie de régularisation qui doivent passer des journées d’attente en préfecture pour réaliser qu’ils ne sont pas au bout de leur peine. Le voyage inter dimensionnel est une chance qui se mérite.
 
Le chamane réapparaît enfin dans la pièce. Pas de costume ni plumes d’oiseau rare sur la tête, juste une grosse marmite encrassée encore fumante au bout des bras. Une fois la gamelle posée, Don Floro allume une lampe torche et ordonne de s’approcher. Il leur sert une bonne louche dans un vieux calice. Chacun avale sa mixture d’un trait, comme un ouvrier assoiffé par le cagnard descendrait un Inca Kola, sans que l’amertume du San Pedro ne les fasse grimacer. Il est vrai qu’ils se sont vantés d’avoir déjàDSC00400.JPG goûté le cactus en le préparant eux-mêmes, ils doivent être habitués... Espérons qu’ils réagiront quand même à la décoction, que l’accoutumance n’est pas déjà trop grande pense-t-il. Lui aussi s’envoie sa dose sans effort, mais c’est plus normal : ça fait 60 ans qu’il est chamane, donc 60 ans qu’il boit une à trois fois par semaine de ce jus verdâtre, ça donne le temps de s’habituer.
La cérémonie commence, même si la mescaline ne se fera sentir que d’ici une heure. Don Floro pose toutes sortes de questions : les unes très matérielles, comme demander où ils ont dormi la veille, mélangées à d’autres beaucoup plus intimes, sentimentales et spirituelles : les morts de la famille, les amours, les envies, projets… Ce faisant, le curandero se renseigne sur leur situation, attentes et craintes tout en les plongeant dans leur propre sensibilité, leurs représentations, les idées auxquelles ils veulent croire. A ces questions, le maître de cérémonie y mêle des bribes d’Histoire : tous les Incas buvaient du san Pedro une fois par mois pour purifier l’estomac par le vomissement et l’âme par le dialogue avec les esprits. Ensuite, il leur demande de se lever et de se déplacer dans l’obscurité, bouger les bras, la tête, tout le corps pour que la mescaline atteigne tous les recoins du corps et de l’esprit. Pendant qu’ils se déplacent à tâtons, Floro les accompagne d’incantations rythmées de crachats et d’onomatopées. Heeeuuussa est un appel lancé aux esprits, le crachat permettant de se débarrasser des esprits indésirables. Si un esprit mauvais persiste, il peut toujours s’armer d’un des trois sabres plantés au sol pour se défendre. Tout le monde spirituel est mobilisé : celui qui provient de la terre, c'est-à-dire les plantes, mais aussi des cieux, comme Sainte Marie et Jésus Christ. Don Floro s’adresse tantôt au christianisme, tantôt au savoir des plantes, et tantôt aux jeunes explorateurs. Sur le ton de la récitation, les mots ont tendance à se bousculer à la sortie de sa bouche. Les jeunes n’ont pas toujours l’air de saisir à quel moment le chamane s’adresse à eux ou aux esprits.
Au bout de 2 heures d’incantations, Floro s’inquiète de ne pas voir ses clients vomir. Quand il leur demande, ils prétendent ne rien ressentir, si ce n’est le sommeil. Pour les réveiller, il décide d’avancer l’heure du « lever de tabac ». Ils se voient confier une coquille d’escargot de mer chacun et sont invités à sortir. Dehors, les milliers d’étoiles éclairent autant qu’une pleine lune. Dans la cour, Floro avait planté 2 cannes métalliques au sol. Il les fait tourner autour de ces totems, comme les indiens dans Lucky Luke, et les accompagne d’un chant Icaro : Abre hierba, guiding guiding guiding… peja hierba, guiding guiding guiding… cura hierba, guiding guiding guiding. Son phrasé est voisin du slam, mais le ton est plus profond, plus lugubre, guttural. La cadence du chant s’emballe, les aventuriers en herbe accélèrent inconsciemment leur ronde, emportés par leur propre inertie. Soudain, il les arrêtent, verse un liquide dans leur coquillage et leur ordonne de l’inhaler par la pointe de la coquille. L’AllemandeCIMG1952.JPG reste hébétée, mais le garçon a compris et lui ouvre la voie. Dans un grand reniflement entrecoupé d’une toux explosive, le jeune ingurgite par la narine la totalité de l’alcool de tabac contenu dans le coquillage. La jeune fille tente de l’imiter et vomit aussitôt. Deuxième tournée. Leur narine s’y est accoutumée cette fois. Ils doivent maintenant reprendre leur ronde. Un peu saoule, la fille l’interroge sur l’utilité de ce rituel, mais Don Floro n’a pas à s’expliquer sur le sens rationnel de la cérémonie. Elle reprend docilement la ronde étourdissante.
Retour dans la salle. Après sondage, Floro constate, un peu préoccupé, que ces sacrés petits blondins sont toujours aussi sereins. Pas de fièvre, pas d’inconfort, encore moins d’hallucinations. On reprend les prières dirigées à la Sainte Trinité catholique, aux esprits des plantes, des pierres et des forêts. …Heeussssa…Floro décrit des esprits qui viennent le visiter : une grand-mère et son bâton, une momie, un Alberto, une Maria, un Jorge… Tout cela n’évoque rien pour ces jeunes. Il aurait fallu qu’il se renseigne sur des noms européens. …Heeussssa… Ah si, Pedro, enfin Pierre en français. Mais apparemment, ça ne suscite pas d’inquiétude chez le petit français… Passons aux lieux : de l’eau, un port…attention à la noyade ! Rien non plus… Nouvelles incantations. Les mots se bousculent, s’empêtrent dans la bouche pâteuse, la voix s’égosille, la puissance diminue. Les mêmes mots sont prononcés, mais les rythmes sont cassés, la transe est maintenant hors d’atteinte.
Rien ne va plus pour Don Floro Navarro. Fuyant l’échec, il prend la Russo-allemande à parti et lui indique- en éclairant brièvement sa lampe torche - l’endroit exact où elle doit venir s’asseoir. Crois-tu en Jésus Christ ? La jeune fille, effrayée et mal à l’aise avec l’espagnol, ne parvient pas à lui faire comprendre qu’elle a grandit dans un pays communiste, où la foi n’est pas une éventualité. Elle voudrait bien croire, elle essaie, autrement elle ne serait pas là ; mais pour l’instant elle n’est qu’agnostique, c’est un début. Elle retourne aux côtés du garçon. Heeussssa…Floro reprend sans y croire incantations et crachats.
 
Le lendemain matin sur le chemin du retour au village. Bien sûr il n’y avait pas de mototaxi qui les attendait devant chez le chamane. A pieds, il doit y en avoir pour quatre heures. Ils n’ont dormi que deux heures, de 4 à 6 heure du matin, mais ils sont relativement alertes, capables d’apprécier le paysage, très plat, travaillé par les agriculteurs et leurs chevaux. Sur la route, ils ne passent pas inaperçus : les campesinos relèvent la tête, déplient leur dos fourbu et leur font de grands signes joyeux. Des enfants tentent même de courir dans l’eau stagnante pour rattraper les deux étrangers égarés. Les deux voyageurs sont eux aussi satisfaits finalement : pendant quelques instants, ils se sont pris pour des explorateurs, des vrais aventuriers, loin des sentiers battus. Enfin un mototaxi soulève de la poussière au loin. Le moteur encrassé rugit, la cabine des passagers se balance dangereusement au rythme des creux et bosses de la piste. Dans un élan épique, ils se disent qu’ils pourraient peut-être finir à pieds. Le taxi s’arrête à leur hauteur : …Vous allez à Mochumi ? mais vous allez dans le sens contraire, vous lui tournez le dos ! Têtes basses, ils s’installent laborieusement à l’arrière de l’engin, les sacs à dos dans les bras et le caméscope autour du cou.
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Fin 

Publié dans Psyché

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