Les liens sacrés du mariage

Publié le par Dubitatif

A 8h, même à Lyon, les métros sont bondés. A l’heure la plus bougonne, il faut accepter d’être dévisagé, de se faire doubler, de céder le passage, de se télescoper parfois. L’ambiance est tendue, mais chacun se retient de se chamailler. En tant que novice du transport en commun (je sais c’est mal), j’admire cette impassibilité collective. Même à la Part Dieu – cette Mecque des trekkeurs shoppeurs et des combattants des soldes où pourtant les couloirs sont plus larges, je ne parviens pas à retenir mes grommellements venimeux plus de vingt minutes. Bref, une fois engouffré dans un wagon, il ne reste en principe plus de places assises. C’est un pied de nez de notre société moderne : la rentabilité et l’efficacité sont omniprésentes, sauf quand il s’agit de confort, car on lui préfère alors le design ou l’originalité[1]. En même temps, qu’est-ce qui a de mieux ? Etre debout au milieu d’une œuvre d’art ou que l’on réhabilite la 3ème classe ? Enfin, tout ça pour dire que si quelques privilégiés sont assis, l’archétype du voyageur pendulaire matinal est debout, titube à chaque changement d’allure et s’informe grâce à Métro. En journée, les passants ont sous le bras un quotidien national classique, type Le Monde ou Libé. Les lève-tôt des aéroports optent pour le Figaro. Mais dans le métro c’est facile : Métro le matin,  Direct Soir le soir. En première page, Nico et Carla à la terrasse ensoleillée d’un café. Nico, mystérieux, pose comme s’il voulait vendre une Breitling, l’italienne est blottie sur son épaule. Presque tous les usagers de la rame découvrent simultanément l’idylle de ce second mariage. A Cordelier, on s’extirpe de la fourmilière en se bousculant poliment. On traverse un pont, le pas activé par le froid grisonnant. Arrivé sur le quai Sarrail, on se déverse dans une nouvelle marée humaine, celle du service des étrangers de la préfecture. Tout le monde était déjà là avant l’ouverture. Dans la foule bigarrée, il y en a encore quelques uns qui feuillètent Métro. En page 2, Nico promène Carla dans le jardin de Vincennes « qu’il affectionne particulièrement ». A l’entrée du bâtiment, des policiers nous laissent passer au compte goutte. Une fois à l’intérieur de la ruche, on se faufile entre les poussettes, les femmes, hommes et enfants pour décrocher un ticket de passage. Le distributeur de tickets est au fond de la salle, à côté d’une jolie policière. Une demie heure après, alors que je commençais à considérer l’éventualité de m’asseoir par terre, nous prenons conscience que nous ne faisons pas la bonne queue. Il faut se précipiter de nouveau sur un  autre distributeur. Je me fais souvent la réflexion que ces démarches doivent être quasi incompréhensibles et tellement décourageantes pour un étranger fraîchement débarqué et livré à lui-même. Les démarches sont à chaque fois plus complexes et illogiques ; beaucoup doivent se résigner à l’illégalité. Mais finalement, un français est tout aussi perdu dans ce labyrinthe administratif ; les rares panneaux d’information ne fournissent que des doutes. Aie aie aie, pourvu qu’on passe aujourd’hui ! Ca m’a l’air possible, mais même si on y parvient, tout ne sera pas encore gagné : nous ne disposons que d’une preuve de vie commune au lieu des trois requises. Et il faut bien le comprendre, c’est pour notre bien, il faut bien faire la chasse aux mariages blancs, cette plaie qui saigne notre pays ! Et puis, je me console à l’idée que pour Nico aussi, ça doit être dur de prouver la légitimité de son mariage express avec une étrangère !

 

Bilan et précisions

Aux portes de la préfecture à 9h, heure de l’ouverture, nous sommes finalement passés à 14h14.

Durant toute la journée, il n’y eu que 2 ou 3 guichets ouverts sur les 7 normalement affectés à ce service. Il y avait par contre jusqu’à 4 policiers sur les lieux pour veiller à ce que le bétail prenne son mal en patience silencieusement. On les mate et les confronte à l’absurde : c’est le début d’une intégration réussie.

Comme chaque année depuis 3 ans, on nous demande les mêmes documents - originaux et photocopies. Parmi ceux-ci, une pièce d’identité du conjoint. Je l’ai égarée depuis peu, mais j’étais quand même en mesure de leur fournir une photocopie, et j’avais de toute façon mon passeport : refusé ! Elle paraît me soupçonner d’avoir perdu ma nationalité française en même temps que ma carte. 

Je ne sais pas si Carla est naturalisée française, mais de toute façon elle vient de l’espace Shenghen. Donc mariage people et « speed-dated », mais au-dessus de tout soupçon.



[1] Songez à ce bar glacé – très tendance - où on n’a pas besoin d’être fumeur pour avoir froid en s’amusant.

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