Evasion

Publié le par zoën


Jeudi soir
Une fois n’est pas coutume, j’ai pratiquement passé la nuit entière à travailler.
Vendredi soir
Je ne voulais pas sortir, mais il est arrivé plein de monde... Les filles ont invité l’ensemble de leurs connaissances. J’ai très peu résisté à la force d’attraction du groupe et à son alcoolisme contagieux. J’ai été faible une fois encore. J’avais prévu de partir demain avec Fernando en randonnée à Markawasi. J’espère qu’il me restera assez de force demain pour l’ascension de cette montagne mystique.

Samedi midi
Au lieu des 8h prévus, on décolle enfin de la maison avec l'ami Fernando. On arrive à Chosica 3h plus tard, après des changements de bus dans les lieux les plus lugubres et dangereux de lima. De là, 3h de route nous attendent, à grimper la montagne - jusqu’à 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer, pour rejoindre San Pedro de Casta. Mais comme des éberlués en lendemain de soirée que nous sommes, nous nous arrêtons boire de très bon jus de guanabana, Maracuya (fruit de la passion) et autres assortiments… et fumer un pet.
Donc on loupe le dernier bus. La visite du"visage de l'humanité" (le petit nom de Markawasi), lieu de désolation, de connexion astrale et de roches magnétiques, sera pour la prochaine fois. On demande à un "cobrador" (sorte de contrôleur/caissier de bus) où est-ce qu'on pourrait camper en freestyle dans la région. Il nous envoie à Surco, 45 minutes de Chosica.
Arrivée à 17H45.
On grimpe une montagne tout en buvant doucement cette horrible décoction que j'avais préparée la veille. Conformément aux conseils de l'indienne qui me les a vendus, j'ai mis l’équivalent de 2 cactus pour 2 personnes. La soupe obtenue est visqueuse, très épaisse : secouer la bouteille ne fait presque pas bouger le "liquide". Fernando n'a jamais vu ça, du super concentré ! Il y a un litre à boire pour 2, sachant que je n'ai pas eu le temps de tout filtrer. On en boit un peu plus de la moitié. Au bout d’une heure de marche, on se retrouve au milieu de la montagne, sur des ruines pré-incas. Pour rendre les lieux moins hostiles, on installe une bougie et un bâton d'encens sur un rocher... Le ciel est très près de notre tête, les étoiles nous diminuent de façon angoissante. On alterne gargarismes de jus de "pêche-fraise-ananas" et le san pedro jusqu'aux nausées. Je ravale plusieurs fois des gorgées refoulées. C’est comme ça, il faut boire, te forcer jusqu'à que tu ne puisses plus, le san pedro t’indique quand c’est assez. Puis c’est la lutte, tout l’organisme travaille. Comme une forte indigestion subite, presque un empoisonnement. On sue, le corps totalement contracté. Le visage est dur, aucune émotion n’en transparaît. Le corps et l’esprit sont mobilisés par l’assimilation de la mescaline. Imagines-toi au milieu de nulle part, assis sur des ruines non identifiées, entouré de cactus San Pedro qui te surveillent. Ce ciel lumineux et observateur, ces grondements de la rivière ; et le grand "Apu" en face de nous, ce géant de la mythologie inca, en fait une montagne dont la stature imposante est accentuée par les lumières de la ville à son pied. Les arbres commencent à bouger dès que je tourne le regard. Ils sont furtifs, ne s’imaginent pas que je les vois. Le ciel se penche sur mon cas, me souris, mais d'un sourire sournois qui a un arrière-goût de jugement dernier. Au bout d'un temps sans mesure, je rampe maladroitement avec mes dernières forces et m’extirpe de la roche sur laquelle je suis juché et commence à vomir. Fernando me masse le dos pendant que je me vide de cet "esprit" ensorcelant. Je prends conscience de la violence du rejet quand c’est au tour de Fernando de rendre : le vomi est brûlant, tellement puant. Alors que Fernando vomit, je sens la chaleur du liquide vert. Tout est plus puissant autour de nous. A un moment, le train passe dans la ville, bien loin de nous. Mais le bruit nous encercle, changeant, profond, presque insupportable. C’est sûr, dans une ville, la folie nous aurait submergé. Nous sommes sans équilibre, perdus.
Gabriel dit : T’as des hallu visuelles ?
Pas proprement dites, mais des sensations, impressions, peurs, doutes. Même la pierre parait vivre, Fernando le sent aussi, il le sait. Je sais bien que c’est ridicule, mais je me sens obligé de toucher la pierre, puis de coller ma joue contre elle pour comprendre. Une demie heure après, Fernando me fait part d'impressions très similaires, lui aussi sent cette sorte de connexion énergétique avec tout ce qui nous entoure. Et aussi une grande sensation d'humilité, de faiblesse, une révélation de l'absurdité de notre orgueil.
Une seule force en présence nous semble bienveillante, témoin mais aussi compassionnelle : la bougie. Cette flamme est notre seul rempart contre la folie. La flamme oscille, s’amenuise jusqu’à sa quasi extinction. Mais à chaque fois elle résiste et repart. Souvent, son affaiblissement coïncide avec la baisse d’énergie de Fernando. Dans mon esprit, chaque baisse d’intensité lumineuse a un sens. Le vent parait respecter la flamme, s’arrêtant toujours avant de l’éteindre, mais il est indéniable que la frêle bougie a aussi besoin que notre volonté l’appuie, sans quoi elle n’aurait plus de raison de lutter. Car la bougie lutte pour nous. De tout notre environnement, elle seule a pris position en notre faveur. Bientôt, Fernando se met en transe. Il commence à pleurer, à hurler, à supplier. Et ce pendant 2, 3, 4 heures ! Je ne sais pas. Je tente de le consoler, mais c’est comme si je n'étais pas là. Je devrais peut-être rentrer. La nuit est totale, pas de lampe, il faut une heure de marche sur un sentier dangereux, jonché de pierres instables, avec un précipice à son bord et mon équilibre hasardeux.
J’essaie plutôt de dormir, je dois juste me convaincre que je peux faire abstraction du délire angoissant de Nando. En fait, ses plaintes m’affectent de plus en plus, j’en frissonne. En foetus sur une pierre trop petite, avec 4 pulls et des gants en plus de mon duvet. Le duvet est attaché à mon sac a dos pour éviter le vol. Le sac à dos en oreiller. Je ne suis pas en sécurité. Fernando a réveillé des chiens de toutes les montagnes alentours. Je me relève et tente de le ramener en lui ordonnant de m’écouter. Il ne m’écoute pas, il demande en boucle où est son âme, il appelle sa mère et Dieu, demande pardon à tout le monde.
Les rares fois où il parvient à me répondre, il est agressif. Les yeux globuleux et l’expression figée, il me regarde comme un démon. Mon visage est tout aussi démoniaque, halluciné. Pas moyen de le ramener, il a l’air toujours plus épuisé, plus squelettique. J'ai peur qu'il se suicide, qu'il tombe, qu'il devienne fou et qu'il me rende fou. Il revient enfin à lui. D’abord par intermittences, puis complètement.
Au lieu d’en être soulagé, je sens au contraire un malaise grandir en moi. L’esprit du cactus n'a pas pu s'exprimer comme il l'entendait, je l’avais contraint par instinct pour pouvoir veiller sur mon compagnon. Tout est encore en moi, latent. Mais c’est trop tard, je n'en veux plus, je suis trop fatigué. Pas moyen de dormir, le lieu m'est hostile, je sens des présences toujours plus nombreuses, plus menaçantes. La nuit est toujours aussi noire, aucun signe avant-coureur de l’aube. C’est long. Allez, on rentre. C'est maintenant Fernando qui prend soin de moi. Je suis au bord de la crise d'asthme, je m’efforce de me contrôler. Le malaise n'est plus constant, ce ne sont plus que de subites montées.
Sur le chemin, à chacune de ces montées, mon visage se crispe, ma concentration devient incontrôlable, je ne peux que suivre mes sensations hypersensibles. Tout mon environnement vibre, si j’éclaire le sol avec ma lampe torche, je le vois grouiller. Nous accueillons le premier lampadaire comme un sauveur, nous arrivons enfin au village ! Pour autant subsistent les effets d'instabilité, la sensation que tout peut partir d'un coup, que la réalité normalement perçue peut s’éclipser, être aspirée à tout moment. Dans les ruelles désertes se découpe la silhouette militaire d’un « watcheeman" - un vigil de village - qui nous conduit à la porte d’un hôtel sans enseigne et la martèle plusieurs minutes avant qu’elle ne s’ouvre. Il est 2h du matin à la montre du vigil, et non pas 5 ou 6h comme je l’imaginais.
Avant de nous enfermer dans une chambre, nous restons un temps dans la rue sombre. On y rencontre un chien. Jamais un chien ne m’a paru si humain, si proche et compréhensif. Le chien aussi sent que nos perceptions ne sont pas celles d’un habituel badaud qu’il croise la journée. Nous restons un moment ensemble, nous observant mutuellement. Je décrypte une multitude d’expression sur son « visage ». Je ne peux pas me résoudre au fait qu’il ne s’agit que d’hallucinations résurgentes. Il y a autre chose, une réalité inobservable à la lumière rationnelle du jour. Quand finalement on se couche, nos corps et esprit sont douloureux, épuisés. Des spasmes nous secouent jusque dans le sommeil.

Publié dans Psyché

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