Au hasard des rencontres

Publié le par Jean

Il supposait qu’il marchait dans la bonne direction. Pour s’en assurer, il sondait les passants du regard avant de leur demander son chemin. Jeannot aime bien partir en se laissant guider par les rues, à tâtons. Cette désinvolture lui donne l’impression de tout découvrir ; il retrouve cette sensation d’aventure que connaissaient les voyageurs avant la grande uniformisation du monde.

Alors qu’il s’apprête à interroger un petit indien emmitouflé dans sa veste, ce dernier parle le premier :

« Tu veux weeds ? »

Pris de court, Jeannot hausse les épaules, ce qui suffit à éclairer le visage fermé et le regard fixe du promeneur de petite taille. Après la discussion classique qu’ont les drogués avec leur drogueur, Jeannot se ravise et le questionne au sujet de la rue Jose Galvez. Parfait, ca n’est pas loin et le petit homme connait un lieu calme dans la même direction.

« Et le crack, tu aimes le crack ? Parce que les français aiment bien fumer le crack. »

Au lieu de s’indigner, Jeannot explique tranquillement qu’il ne veut pas s’éparpiller en voulant tout découvrir d’un coup. Déçu, le petit homme lui arrache que c’est quand même très sympa, par exemple pour passer de bons week-ends, « même si ça te crame ».

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Ils viennent de passer la rue résidentielle Jose Galvez et s’approchent d’un parc boisé parfaitement entretenu. L’herbe, tondue à raz, y pousse d’un vert franc. L’air venu du large augmente l’aspect laiteux de l’atmosphère, effaçant les épaisseurs et les limites de chaque chose. L’ouverture sur l’océan en contrebas prolonge le parc à l’infini. Malgré le froid qui tenaille, les surfeurs frétillent dans leur élément ; les vagues se forment régulièrement, tout le monde s’amuse sans heurts.

A force de chercher la surprise, Jeannot en oublie l’utilité de la mémoire. Voyant que l’indigène confectionne une cigarette sans le moindre brin de tabac, il se rappelle qu’il devra faire bonne impression lors de sa rencontre avec la fille de la rue Galvez. Une fois séparé de son fournisseur, en route vers la fameuse rue, Jeannot entame sa préparation à l’entretien. Ce sont toujours les mêmes gestes et mimiques, à la limite du toc maladif : il cligne des yeux pour mieux humidifier la rétine, puis les ouvre au maximum en espérant que ça va le réveiller. Dans le même temps, il tente de récupérer une voix moins suspecte : il fait forcer sa gorge, 2 ou 3 fois, jusqu'à déclencher un petit toussotement qui aboutit sur un raclement productif. Le processus est immanquablement ponctué par un crachat discret et quelques derniers « humm » de gorge.

Personne ne répond aux coups de sonnette. Le gardien aborde sympathiquement Jeannot :
« Tu cherches Giuliana ? Elle est sortie, mais je vais lui envoyer un sms pour lui dire que t’es passé. »
Jeannot, en plus d’être reconnaissant, est très impressionné par ce garde qui connait les numéros d’appartement et de téléphone de tous les locataires de ce grand immeuble. Il s’égare au fil de déductions douteuses et conclut que ce doit être ça, la légendaire proximité et chaleur humaine latina. En tout cas, se dit-il, s’il y a une chose pas légendaire pour un sou, bien palpable au contraire, c’est ce froid insupportable en petite veste. Retour a la base.

Aujourd’hui, il n’a même pas pris la peine de se définir un objectif comme prétexte à sa sortie. Giuliana lui a donné rendez-vous le lendemain. Apres avoir déambulé a rumbo perdido, il entre sur une des grandes artères touristiques de Lima : la Avenida Larco. Jonchée de casinos et de grands hôtels, cette avenue débouche sur LarcoMar, le complexe à fric de Lima. Plus ou moins en route vers ce grand centre commercial de bord de mer, Jeannot s’adonne à son passe-temps préféré : il dévisage les passants qu’il croise avant de leur lancer un sourire désarmant dont il a le secret. Mais cette fois encore, il est surpris par un badaud qui le dépasse :

« tu as l’heure ? »

A suivre

Publié dans Portraits

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