Au hasard des rencontres (3)

Publié le par Henito

Résumé des épisodes précédents : Jeannot  aime à laisser le hasard remplir son agenda.  Mais aujourd'hui, le grand rouleau paraît décidé à être moins clément que d'habitude.

Luis, au volant de sa vieille Hyundai cabossée, apprécie à sa juste valeur la naïveté et l’obéissance perplexe de son hôte. Ce dernier a été tellement prompt à tout donner - ses papiers, son téléphone, son appareil photo, son argent – pour presque rien que Luis est convaincu qu’il n’y aura pas d’encombres et que sa sortie aura valu le coup. Sur la banquette arrière, Alberto interpelle sa recrue et semble lui demander quelque chose. Jeannot reste hébété, sans sembler comprendre. Pour rester discret, Alberto fixe le rétroviseur central face à lui, tout en tordant la bouche du côté de Jeannot. Il lui baragouine des mots de spanglish assortis de l’anglais couramment parlé par les amateurs de chanson qui n’ont que l’air en tête, genre « awonnaway a wannagain ». La sueur perle de plus en plus abondamment sur le front de Jeannot, de nouvelles cernes se sont dessinées autour de ses yeux légèrement exorbités. Drogué, piégé comme un bleu, il n’en peut plus des marmonnements d’Alberto. Il est persuadé que c’est ce connard qui a tout monté contre lui, pourquoi est-ce qu’il a tant insisté pour qu’il teste la marchandise dans la rue, si ce n’est pour qu’il se fasse chopper ? Il décide donc de faire cavalier seul, tenter de sauver ses fesses sans se mouiller pour le possible traître.

Le flic continue de rouler dans les rues chaotiques de Rimac, « quartier jeune », comme ils appellent les (presque) bidonvilles. Pas d’éclairage public. Les visages que l’on peut apercevoir sont tous déformés, les bouches édentées, les regards obliques, les silhouettes monstrueuses. Parfois le dénuement révèle la beauté des gens, mais ici il ne subsiste que le sordide. Les rues sont sales, jonchées de papiers gras virevoltants et de tas d’ordures en décomposition. Bizarrement, Jeannot se laisse porter par l’atmosphère « cour des miracles » régnante. Il oublie les menaces d’expulsion, de scandale médiatique et de prison proférées par le ripou. Il profite du voyage, continue sa visite.

Hé ! tu veux de l’aide ou des problèmes ?

Visiblement, Luis a senti que son client se déconcentrait, et il ne veut pas faire 4 fois le tour de la ville non plus. Voyant que ça a fait sursauter Jeannot, il réprime un petit sourire satisfait, et redemande de sa voix la plus terrible :

Qu’est ce que tu veux ? de l’aide ? ou tu veux des problèmes ?

Jeannot joue le jeu, il implore son aide. La drogue lui fait décidément vivre la péripétie d’une façon bien étrange. C’est comme s’il n’était que virtuellement dans la voiture, comme s’il n’était pas vraiment menacé par un policier, comme s’il pouvait mettre fin au cauchemar en ouvrant les yeux. Il se met alors même à en rajouter, comme s’il était un acteur de théâtre. Les yeux et le front crispés, il essaie de verser quelques larmes et prend une voix de petit garçon. Il supplie, sèche des larmes imaginaires, se prend la tête dans les mains…mais il n’oublie pas de jeter discrètement des coups d’œil pour s’assurer que le flic se satisfait de la scène. Si ça amuse Alberto, Luis lui se moque bien que la scène soit jouée ou sincère, le tout est que ce morveux crache de quoi se faire pardonner.
Avec 500 dollars, je peux t'aider !
Evidemment, le gamin ne les donnera pas. Mais même s’il faut descendre jusqu’à 100 soles, la soirée n’aura pas été perdue. Et son pressentiment était le bon, le gamin est un généreux : il accepte rapidement de lâcher 100 soles, plus 50 francs suisse qui traînaient dans son portefeuille.
Luis est comblé. La cerise sur le gateau, c'est qu'il a le même modèle de téléphone que le gamin, mais en plus éprouvé et le clapet branlant. Il a suffi d'intervertir les cartes sim pendant que le gamin retirait sa rançon au distributeur. Il n’a pas besoin d’aller plus loin, il ne reste plus qu’à faire descendre le gamin et ramener Alberto chez sa mère. Il arrivera pile pour l’heure du dîner.

Au moment de sortir, le blanc bec demande pourquoi Alberto ne peut pas s’en aller aussi. Peut-être qu’il se doute de quelque chose, ou alors il est vraiment trop bon trop con… Rien à foutre de toute façon, il peut croire ce qu’il veut, il n’y a plus rien à tirer de lui. C’est ce qu’il croyait jusqu’au moment de tirer le frein à main devant chez lui. Entre les deux sièges s’est logé une carte d’identité suisse…ça peut toujours servir !

Publié dans Portraits

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