Aventure de proximité

Publié le par hen

Comme les fois précédentes, le rendez-vous est donné sur le parking de Peugeot, en face du chantier. A cette heure, le gros des employés de la zone est rentré chez lui. Il ne reste plus que le gérant de la concession, un costume gris à la mine couperosée. Planté à l’entrée de son magasin, il s’applique à inhaler la nicotine nécessaire pour dompter le tremblement de ses mains et de sa lèvre inférieure.  Il nous remarque à peine, nous salue vaguement, le regard dévoré par la déprime.

De l’autre côté de la route, les derniers engins de construction se garent. Le champ est libre. Les quatre aventuriés resserrent leurs lacets, se débarassent de leur mégot et s’avancent la planche sous le bras.Cliquer sur le titre pour lire la suite

L’adrénaline des débuts s’est estompée, mais l’équipée reste particulièrement prudente. Elle profite d’un creux de la circulation routière pour bifurquer discrètement et se glisser derrière les barrières.  S’ensuit une longue traversée du futur complexe commercial et de loisirs : en passant sur la longue piste de l’hippodrome, le craquement de la pouzzolane – le revêtement volcanique de la piste de course – sous les semelles fait détaler un lapin de garenne. Le gravier volcanique garde les traces de nos passages précédents et nous signale que nous restons les seuls à le fouler.

L’accord secret qui nous lie au surveillant du chantier est clair et fragile : si nos « bonnes têtes » nous permettent d’être tolérés sur le chantier, il faudra que nous le gardions pour nous, et qu’aucune dégradation ne soit constatée.

De là où nous nous trouvons, nous devinons déjà que le parc est toujours praticable. La menace principale émane du conducteur de travaux, ignorant tout de notre pacte secret. Un jour prochain, ce dernier fera recouvrir le skateparc d’une gigantesque bâche lestée de monticules de terre, comme il l'a fait pour le parc de Lyon. Notre aire de jeu sera alors condamnée jusqu’à son inauguration encore lointaine, en mars 2009.

Imperceptiblement, la cadence s’accélère. Les foulées circonspectes deviennent des bonds enthousiastes au-dessus des flaques boueuses et des cadavres de palettes. Il ne reste plus qu’à dévaler un grand tas de gravas. Le soleil est rasant, le béton luit, un cri de guerre est lancé, vite absorbé par le ronronnement des roulettes sur le ciment.

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