Saïd

Publié le par Jerem

Après un exceptionnel petit-déjeuner pris sur les coups de quinze heures, je décidai d’aller à la plage afin de rattraper mon retard dans le concours du plus bronzé de la classe. Je choisis une plage bondée en face d’un grand hôtel niçois pour ne pas me sentir trop seul. Première erreur. Avant même de descendre les escaliers puants pour rejoindre mes concurrents du jour, j’étais déjà exaspéré par les braillements de leurs gosses cramés.

 

J’enlevai mon tee-shirt puis m’étendis sur ma serviette trop petite. Sur le ventre, sur le dos, sur les côtés… après quelques minutes de ce jeu lassant, je sortis un recueil de lettres de poilus de la Grande Guerre. Je n’ai pas dû lire plus de vingt pages. C’est affreux de lire sur la plage : assis, allongé sur le dos avec le coude en béquille, légèrement tourné sur le côté… En fait, on ne lit pas, on bouquine. On finit une page à bout de bras et de souffle, on lève la tête, un regard satisfait vers les voisins, et on replonge dans la page suivante.

 

L’air tremblait sous le soleil déjà accablant de mai. Je sentais ma peau rougir, pour ne pas dire rôtir, et les galets brûler sous mes pieds. J’avais bien envie d’aller piquer une tête dans la mer toute fraîche mais j’étais trop fainéant.

 

De soupirs en soupirs, mon attention trouva enfin sur quoi se fixer. A trois mètres devant moi, se trouvaient quatre grands types assez maigres et un garçon d’environ trois ans. Je compris vite, d’après leur conversation, que le petit était le neveu du plus âgé des quatre gringalets. L’un d’entre eux écoutait une musique niaise. Le grand qui s’appelait Michael ordonna en rigolant bêtement au petit Saïd d’aller se baigner, lequel s’exécuta sans broncher. Mais le benêt ne voulait pas qu’il allât trop à droite. « Pas par là ! » éructa-t-il. Il lui lança un galet pour le remettre dans le droit chemin. Dans une absurdité toute camusienne, la pierre toucha l’enfant en pleine tête. Quelle bécasse ! Ses amis gloussaient. Le mélomane lui cria même : « C’est un pigeon Saïd ! »

 

Sidéré par tant de cruauté imbécile, je bus quelques gorgées d’eau chaude.

 

Pas une minute de répit, Michael s’en prit de nouveau à Saïd, le pauvre… Cette fois-ci, il avait trouvé une moitié de biscuit et demanda naïvement s’il pouvait la manger. Michael lui imposa les dents serrées de lâcher immédiatement le dangereux gâteau. Il lui jeta une minuscule pierre sur les pieds, puis une autre, et encore une autre. Deux des autres nigauds l’imitèrent. Saïd se recroquevilla par terre. Il pleurait mais les grands cons continuaient à le lapider.

 

Je ne comprends plus ce qu’il se passe.

Publié dans Portraits

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Jerem 29/05/2006 01:47

Evidemment... s'il écrit dans Charlie Hebdo, je ne peux le connaître, ce drôle.
Qui est Riad Sattouf ?

laurent 28/05/2006 23:54

héhéhé, très très bon! Cette chronique est une vraie concurrence à Riad Sattouf...mais évidemment il ne paraît pas dans le Canard!