Le webmaster

Publié le par hen al'

23 décembre 2006, Noël est imminent. Cette célébration n’a pas la même place à Cuba que dans les pays traditionnellement catholiques. Mais à Remedios, village de la région Villa Clara, c’est l’occasion d’une grande fête de 3 jours. Niko, Rewan, fils de notre hôte, et moi, quittons donc la Habana tant bien que mal. Je propose d’y aller avec un de ces Yutong bus offerts par la Chine. Ce

sont d’ailleurs les seuls transports en commun décents que propose le pays. Malheureusement, aucun départ n’est prévu ce jour-la. Etonnant quand on sait que les festivités de Remedios sont internationalement connues. Je me plie donc a la proposition de Rewan de s’y rendre en taxi. Il me faudra débourser 70 dollars pour qu’une de ces voitures modernes daignent transporter nos culs trop blancs. Car, quand mon compère cubain tente de négocier, on lui rétorque hargneusement qu’il a le devoir citoyen d’escroquer nos petites têtes de capitalistes.

Sur la route, notre chauffeur s’arrête acheter une grosse dinde frétillante à un forain clandestin en charrette, puis la charge dans le coffre. Elle lui coûtera 230 pesos cubanos (soient 10 pesos convertibles ou dollars). A la Havane, il aurait dû débourser 50 dollars, alors que son salaire est versé en pesos cubanos. A 50 kilomètres de notre destination, la pluie cesse soudainement, dévoilant un ciel scintillant, propre de toute pollution industrielle. L’horizon plat et monotone n’est interrompu que par quelques palmiers et deux ou trois hameaux.

Nous arrivons vers 22h30 dans le village déjà étourdi par le rhum blanc. Nous nous rendons tout de suite à la maison de la sœur de Fabian, notre hôte. Après les politesses d’usage, nous nous rendons tous ensemble dans le centre en fête. Entre réponses aux clichés habituels et traductions a et de Niko, je commence à faire connaissance du mari de la sœur de Fabian: le chaleureux Santiago père. Ses yeux tombent plus bas que ceux de Stallone. Et ils sont auréoles d’une teinte noire qui laisse mesurer son amour pour l’alcool de canne à sucre.     

Santiago veut nous expliquer qu’il est professeur webmaster –du gouvernement bien entendu- et designer de softwares. Il s’interrompt régulièrement pour récupérer son équilibre ou tituber une danse de reggaeton, le tout la chemise ouverte sur sa panse. Puis il embraye sur la Chine, pays partenaire donateur de Cuba. Il faut préciser qu’en échange des financements en tout genre, des télés Panda, des bus et de la bouffe pour chiens revendue en élégant pâté, Cuba présente la Chine comme un pays parfait en tout point. Il existe par exemple un programme TV –Mirando China- diffusé 2 fois par semaine sur l’une des 4 chaînes. Cette émission nous explique combien ce pays est communiste, riche et bon, sachant conserver ses traditions dans la modernité. Et tout le monde, devant son poste, se doit d’imaginer que “Vamos Bien” et que le rêve chinois sera bientôt la réalité cubaine. Santiago, qui a pourtant un accès privilégié à l’information, va donc à son tour s’extasier à propos de la Chine –et au passage cracher ostensiblement sur la France. Il avait réussi à me vexer quand, heureusement, le concert commença devant les milliers de cubains.

Deux jours plus tard, une nouvelle discussion avec l’informaticien virulent m’a permis de creuser un peu son point de vue. En voici une reconstitution :

 

-Comment tu t’appelles ? louorennete ? C’est trop compliqué, je vais t’appeler Napoléon.

-Oh non, pas Napoléon s’il te plait !

-Pourquoi pas ? Tu n’aimes pas Napoléon ? Tu n’es donc pas français ! Comment je peux t’appeler alors ?

-Comme tu veux, mais ne m’appelles pas Napoléon !

-Alors c’est qui le héros français ? Vous devez bien avoir un héros en France, non ?

-Ben, non…enfin, il n’y a pas un héros national, c’est selon les personnes, leur opinion…Quand on s’identifie tout de suite et en masse à quelqu’un, c’est qu’on idéalise cette personne, non ? Mais s’il en faut vraiment un, je pense que Zidane est tellement populaire qu’il est un emblème de la France.

-Zidane ? Pfff, il n’est même pas français ! Moi, je vais écrire un article dans la presse demain, et expliquer que les français, contrairement aux cubains, ne savent pas s’identifier à une personne en chair et en os ! Donc, en fait, pour moi, la France n’est pas une vraie nation. Moi, et tout les cubains, on pourrait s’appeler Jose Marti ou Fidel !

-Et moi je me demande s’il peut exister un homme réellement héroïque, sans motivation égoïste, ce qui justifierait une sacralisation et une adoration de l’unanimité…Ou si le fait de n’avoir qu’une seule source d’information, avec un point de vue uniformisé suffit à la création d’un personnage emblématique ?

-Eh ben non, regarde, j’ai Internet ! Il n’y a rien d’interdit à Cuba, qui t’a dit qu’il y avait un contrôle de l’information ?

- Simplement le fait que Cuba soit le deuxième pays au monde où il y a le plus de journalistes emprisonnés. Et vous, en quoi consiste votre travail ? (il me l’avais déjà dit, c’était juste pour voir jusqu’où allait sa mauvaise foi)

- Mon travail est d’identifier et bloquer l’accès à tous les sites pornographiques. Mais à part la pornographie, on a le droit à tout. (ce qui est faux, car seuls les fonctionnaires dont la tâche et le niveau hiérarchique le justifient ont accès à Internet, les autres cubains n’ont droit qu’à une adresse électronique.).

 

Nous sommes finalement interrompus par les détonations de feux d’artifice. Tout le monde se transforme en gosse, monte sur les toits, court entre les projectiles, pousse des cris de joie. A minuit, l’immense église du village s’ouvre pour la messe. Pris par un mouvement de foule, je me retrouve à l’intérieur plaqué or de ce bâtiment. Les ¾ des occupants ne sont pas là pour se recueillir et les autres font la grimace. On brandit des caméras et des bouteilles de Habana Club, pas de crucifix. Dehors, c’est la guerre. Les gens viennent s’entasser dans l’église pour échapper aux boules de feu tombant du ciel. Les pétarades incessantes couvrent la voix du curé malgré son micro. Le feu d’artifice durera 5 heures. Ont suivi les combats aux pétards jusqu’au matin bien entamé. On m’a dit que le lendemain, il est de coutume de voir des enfants ramasser les projectiles qui n’ont pas explosé pour leur donner une deuxième chance.

 

Publié dans Portraits

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