Triptyque Emotionnel

Publié le par Aurélien

Attention ! Ces trois textes ne peuvent être lus séparément.

Ce matin, en allant au travail, je me suis demandé pourquoi je ne resterais pas plutôt chez moi à me reposer, traîner, et n’avoir qu’une quantité limitée de contraintes. Rester dans son appartement, être un lézard aux yeux fatigués qui glisse lentement de son lit à sa petite cuisine adjacente – nuage ralenti par le souffle paternel du temps. Etre enfermé dans un petit lieu clôt et pouvoir visualiser clairement les limites de sa vie, quatre murs, être la mauvaise surprise dans la boite de Pandore – tout parait plus simple vu de l’intérieur.

 

J’ai finalement choisi d’aller me jeter dans un wagon du Métropolitain qui me mènerait, comme une grosse chenille dans les veines de Paris, jusqu’à mon lieu de travail. Mais quel sens à tout cela ? Pourquoi répéter quotidiennement une tâche que nous sommes des milliers à faire ? Le métro avance et je repense aux réponses que m’ont offerts certains de mes amis financiers. Ils cherchent l’aisance, les moyens de jouir de plaisirs plus intenses, l’argent comme multiplicateur de bonheur. Soit. Mais, moi, je n’ai pas envie d’avoir de l’argent, je n’ai pas envie d’avoir un bel appartement et une longue voiture. Peut être qu’un jour tout cela arrivera mais en attendant je n’ai pas envie de me lever et d’aller travailler en me disant que ces choses là sont des récompenses, elles n’en sont pas, elles sont accessoires comme le champagne pour un anniversaire ou les décorations de Noël. Travailler pour des futilités est insensé et je ne peux pas le faire.

 

Alors quoi ? Travailler pour une grosse organisation ? Une organisation tellement grosse qu’elle en est forcément importante. Se donner un peu de crédibilité, trouver un peu de sens dans ce qui se veut sans frontière, englobant tous les pays, une sorte d’Atlas soutenant les cieux. Sauf que le Titan Atlas, lui, fut punit par Zeus et obligé de porter les cieux. Alors pourquoi cette punition auto infligée ? On passe sa vie à se punir. Se donner des devoirs. Se contraindre par moral, amour, amitié. Se consumer lentement en fumant. Chaque homme est une vague qui avance comme elle le souhaite, regardant dans la direction qu’elle veut, mais se dirigeant inexorablement dans le sens de la rive, pour venir s’échouer là où les autres ont échoués et là où les prochains échoueront. Certaines vagues sont plus hautes que d’autres, elles peuvent aller plus vite aussi, d’autres moins fières tirent vers l’arrière et appréhendent en voyant l’écume au loin. Mais finalement, toutes ont vu le soleil et tentent de le toucher. Les petits bras de la mer se tendent faiblement vers le ciel, emportés par un courant trop fort, les larmes blanches qui s’écoulent de leurs doigts fins portent toutes en elles un morceau de ce soleil patient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La radio s’allume, il est 7h déjà. On entend les dernières infos concernant les candidats à la Présidentielle, leurs mésaventures, leurs éclats lors d’un débat télévisé. Il est temps de ne plus être inefficace et de s’habiller pour. Costume et cravate, douche et café, on se regarde dans le miroir et on attend que le rasoir s’active. Il y a quelque chose d’organique dans cette préparation matinale, orchestration d’objets bien distincts qui pourtant se rejoignent en ce rite quotidien si singulier. Alors que l’esprit est encore vide de la nuit - éponge des songes – le corps se mue et attrape les milles objets du matin. Ils sont combinés, utilisés, regardés et retrouvent leur place, sans plainte.

 

Je rejoins ensuite mon animal préféré qui vient me chercher tous les matins. Je vois ses deux gros yeux brillants qui roulent au fond du tunnel. De plus en plus larges. Ils sont vite secondés par le râle sourd de ce long mammifère souterrain. Sur le quai on attend et on guette, armés d’un sac à main ou d’un livre pour les plus forts, les autres se cachent derrière les journaux gratuits et remplissent leurs vases d’ennui de litres d’information factuelle – si Goebbels n’était pas mort il écrirait dans Métro, heureusement il est mort. A quoi bon tout savoir ? A quoi bon lire cette presse atone et insipide qui prétend tout dire en parlant de tout, tous les matins ou tous les soirs ? L’abondance d’information est nauséabond et détourne l’esprit des problèmes de fonds. Le meilleur moyen d’éviter de toucher aux questions fondamentales qui demandent de longues réflexions, qui impliquent une démarche intellectuelle parfois fatigante et qui peuvent mener à des changements radicaux, est d’aborder un nombre conséquent de questions de surface.

 

Un flux continu d’information toute la journée durant, des journaux aux émissions de télé, en passant par internet et jusqu’aux courriers électroniques des amis. Vous saurez tout alors ? Cette pluie vous tombe dessus et vous empêche de lever la tête. Sentez la moiteur de votre habit souillé par ce liquide sans odeur. Les gouttes y glissent et tournent autours des boutons de votre veste. C’est le savoir nouveau – l’avez-vous ? Vous l’aurez et vous rentrerez chez vous rempli à ras bord de faits nouveaux que vous aurez réussi à glaner le jour même. Aujourd’hui nous marchons tous le seau à la main, prêt à le remplir dès que nous pourrons. Etre vide c’est être faible, être fort c’est savoir plus. L’information assenée, nuisance molle du quotidien, vous mouille comme on lave un chien et vous baissez la tête en attendant que cela sèche. Lâchez donc ce seau, oubliez l’information et levez la tête ! Rien ne vaut une douche après une longue journée. Il est 7h. Déjà !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éveil raisonné et laborieux, douceur beige aux arômes de cannelle, c’est le destin de l’homme qui se joue à son premier pas. L’œil sent l’organisation minutieuse qui s’opère dès le matin et sourit légèrement de n’être que temporairement accessoire. La force du café pris entre dix doigts se lance le long de la langue comme un lézard avalé lentement, déambulation irréfléchie, va-et-vient régulier. Cette première étape est un socle sur lequel s’entassent les éléments du quotidien pour former la pyramide du jour.

 

L’ours lourd avance difficilement sur cette double poutre métallique qu’on lui a attitrée, il grogne et progresse nonchalamment le regard fixé sur chacune de ses étapes. Enfin il rit un peu lorsqu’il peut s’arrêter quelques instants décidemment heureux d’avoir la chance d’être enchaîné. Captif content, il mime le fait du temps en n’ayant pour choix que l’option de s’arrêter ou de ralentir le long de sa longue ligne immuable. Heureux comme l’ours, celui qui n’a l’esprit qu’à ses chaînes et n’a de révolte que celle de s’en défaire ou de s’en accommoder. La procession d’hommes et de femmes qui avancent tous les jours vers cet animal porteur d’un ridicule espoir, agrippe fermement l’information qui lui a été glissée au creux de la main. L’esprit se relâche et l’ours oublié peut repartir tranquillement.

 

On rêve à la mer quand on est assis dans le métro. Par chance on peut même l’apercevoir lorsque l’on passe le long de certaines stations suffisamment bondées. Cette mer, elle, ne nous regarde pas. Non, elle tourne doucement, et en son cœur apparaît Calypso, éblouissante, qui sourit chaleureusement aux voyageurs errants. Ses bras de nymphe se tendent de toutes parts et sèment des larmes dorées que les regards émerveillés tentent d’attraper. Les yeux s’ouvrent et les poings se délient. Cette mère chagrinée donne vie à tout un monde qui s’anime – éclosion de vie, c’est l’heure du départ. Alors on marche lentement, le cil humide mais le sourire en coin. Les pas résonnent et bien que l’on ne se voit pas, la complicité est là. Nous avons touché un morceau de ce cœur chaud et sentir le souffle du vent sur notre visage alors que nous marchons dans la rue nous semble être un jeu nouveau. Nous voulons maintenant courir et on rit de voir jaillir des bouches étonnées des grands immeubles des enfants bleus et rouges qui se lancent le ballon sur lequel est écrit : « L’air ici ne manque pas ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Psyché

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PRA 09/04/2007 19:11

PRA

Aurélien 13/02/2007 12:05

Merci, à vous. Il s'agit d'un triptyque donc trois textes qui se font écho, dans une certaine mesure on peut dire qu'ils se suivent.  Le premier texte est comme le prélude, un état de complexion très sombre qui donne sur le second, sensé symbolisé l’état révolutionnaire. Cela abouti sur le dernier texte, sorte d’éveil naïf et plein d’espoir. J’ai essayé de recréer à partir d’expériences personnelles un processus que l’on a tous vécu qui naît d’une douleur, d’une frustration et qui engendre une révolte. Voilà pour le sens premier de ces textes. Mais ce qui est encore plus amusant (pour moi au moins ! ) c’est le jeu de parallèles et de symétries que l’on retrouve et qui redonne un sentiment d’unité à ce qui peut sembler une déconstruction irréfléchie.
 

michemiche 12/02/2007 16:40

Quel talent Aurèle! c'est vrai que c'est beau à lire...de la poésie pour faire passer la grosse bête; plein d'images amusantes...il était tps que le we arrive!

Gabo 10/02/2007 16:13

J'aime beaucoup... Il est parfois difficile de saisir toute la subtilité que tu y as glissé, normal après tout, toi seul a vécu les scènes que tu décris... la lecture à haute voix me berce, je vais le relire plusieurs fois. Continue l'ami, contribue, c'est un plaisir de te lire...Le cul en buse je poste ce commentaire et te salue par la même occasion.Der Gabo