Calcutta en musique - Dans le train

Publié le par Tabla chela

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La musique classique, comme traditionnellement tous les métiers dans le monde hindou, est encore imprégnée de règles statutaires sociales et religieuses – qui est Pandit, qui est Sri, qui est Ustad…, de considérations de lignage et de famille pour évaluer le prestige potentiel et réel – quelle famille, quel père, quel Guru… et même de déterminisme géographique. Pour la musique Hindustani, six écoles – ou garana – sont reconnues. Chaque école s’apparente à une ville.

Contrairement à Delhi, Bénarès ou Lucknow, Calcutta n’a pas de Garana propre. Elle est pourtant l’une des dernières métropoles indiennes où la musique y est vivante, rassemblant les couches populaires et les familles distinguées, les jeunes et leurs grands-parents.

En effet, parmi tous les clichés colportés au sujet de Calcutta par les visiteurs d’un jour de la ville ou les fantasmeurs éduqués à coups de Cité de la joie sur la tête, il en est un qui reste indéniable : l’amour toujours ardent des habitants pour la musique et l’art en général, et même la poésie de la ville elle-même.

A Calcutta, on célèbre en septembre la Déesse de la ville – Durga – en créant des temples éphémères pour des répliques souvent originales de la Déesse. C’est l’occasion pour tous les habitants, avec l’impératif religieux en plus pour les Hindous, d’une pérégrination massive vers ces temples temporaires (thakurs) de chaque quartier de la ville. Les rues sont alors illuminées, enguirlandées et équipées de  haut-parleurs. Pendant 15 jours, les passants sortis faire leurs courses sont transportés par la meilleure musique classique indienne jusqu’au marché et les oisifs discutent sur le trottoir au rythme des tablas.

Plus prosaïquement, à Calcutta, on ne se contente pas de siffler les filles, on les chante : on se tourne vers elles, et on chante en les regardant s’éloigner, certains vont même jusqu’à esquisser quels pas de danse bollywoodienne.


 Chapitre 1

Dans le train

Dans le Santiniketan Express, train qui relie Calcutta au village où Tagore fonda son université, aujourd’hui retraite des familles aisées et traditionnellement cultivées, ainsi que des fous de Dieu – les Bauls. La mousson n’a pas rafraichi l’atmosphère moite et la promiscuité des couloirs du wagon « classe bétail » est exaspérante. Jeannot, tel Charlie qu’il faut retrouver dans la foule, est coincé au milieu du passage, tenant péniblement debout dans une contorsion étrange obligée par une cage à poules déposée entre ses pieds et les genoux d’une grosse dame mal assise qui l’empêche de tendre sa jambe droite. Derrière lui, un moustachu à l’odeur piquante lui respire dans le cou, un autre se retrouve à chaque secousse l’entrejambe pressé contre sa cuisse avant de reprendre l’équilibre. La famille obèse assise devant lui se goinfre et rote depuis le début du trajet, ne s’arrêtant que pour se disputer ou discuter, cela ne fait pas de différence.

Les vendeurs ambulants se faufilent, ou plutôt s’imposent d’un wagon bondé à l’autre, poussant leur cri distinctif, identique dans la région à tous les vendeurs de la même espèce : Chaaaïï-coffee-chaaaïï pour les vendeurs de thé, paaaper acché, English-acché, bangla-cagodj-acché pour les journaux, Cchippssss-psss-psss pour les snacks, petits applaudissements des Hijras, et caetera. Les passages sont tellement encombrés - certains passagers malades, infirmes ou ivres morts sont même affalés sur le sol, perdus dans la forêt de pieds – que les forains n’hésitent pas à peser de tout leur poids sur les voyageurs déjà compressés pour arriver à se frayer un chemin entre les corps suants. Un vendeur de thé, non content d’ avoir ébouillanté la jambe de Jeannot en servant la mama devant lui, repart le bras en l’air pour tenir sa théière au-dessus de la foule et frotte en passant son aisselle hirsute et ruisselante contre l’oreille de notre ami. A bout de nerfs, Jeannot avance dans le sillage du chaï walla afin d’atteindre le courant d’air chaud qui s’engouffre par la porte grande ouverte du wagon.DSC 0320

Il est désormais interdit de fumer dans les trains, mais il n’est pas admis non plus de tabasser son entourage dans une sorte d’excès de rage agoraphobe. Jeannot s’en allume donc une bonne pour décompresser à l’embrasure de la porte. Un jeune garçon dont les yeux s’agitaient jusqu’alors devant le défilé de paysages, se tourne pour fixer ouvertement le fumeur. Au-dessus d’un pantalon bleu fade coupé façon seventies mais sans l’extravagance des années LSD, une chemise à gros carreaux ornée d’une broderie dans le dos laisse bourgeonner à la sortie de son col un petit visage duveteux, dont la multitude de boutons d’acné, fusionnant entre eux pour former des abcès purulents, annonce la venue prochaine de vrais poils.  Sans cesser de fixer Jeannot, le petit homme se met à entonner une chanson. Dans la confusion des conversations à tue-tête qui cherchent à couvrir le vacarme du train tout en étant elles-mêmes inférieures en décibels aux hurlements des vendeurs, Jeannot ne voit que les lèvres bouger et ne s’y attarde pas.

-        Apni Tagore janen-to ? hurle soudain l’adolescent.

-        Obossoi Jani ; ekane shobaï jane répond presque automatiquement Jeannot, dont le ton assuré d’une phrase répétée cent fois ne cache pas les approximations grammaticales.

S’attendant à la batterie de questions dont il connait si bien la nature et l’enchainement logique reliant une réponse à la question suivante qu’il pourrait répondre à toutes les questions avant qu’elles soient posées, l’éternel globe-trotter prend instinctivement son air indifférent, avec un léger plissement des yeux et des lèvres qui peuvent avoir des relents de mépris.

Au lieu de cela, le jeune garçon se remet à chanter. Cette fois-ci, Jeannot entend clairement les paroles et la mélodie sortir des lèvres gercées du garçon. Il ne chante pourtant pas plus fort ; simplement, la voix harmonieuse du chanteur est si claire et belle qu’elle inspire le respect des bruits sales et disgracieux émis par les bêtes – qu’elles soient humaines, animales ou mécaniques. Les bruits s’écartent et laissent passer intact un chant quasi-divin. Jeannot s’imagine que c’est un poème de Tagore, dont il ne connaît pas grand-chose contrairement à ce qu’il raconte.

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