Dimanche avec un dictateur, lundi avec ses opposants

Publié le par Gabo

J’ai entre temps à nouveau rencontré mon amie Phoebe, celle qui m’avait introduit auprès du « président », l’ancien dictateur coréen Chun Doo-hwan. Je lui ai avoué que je ne souhaitais plus rencontrer cet homme à l’avenir. Etonnée, Phoebe m’avait alors demandé si ce genre de réaction (à savoir, ne pas vouloir côtoyer un dictateur qui a été directement responsable de la mort de centaines, voire de milliers de personnes) était typiquement française, arguant que cet homme avait payé pour ses actes – pas bien cher ceci dit au passage – et  que tout cela appartenait au passé. Je lui expliquais alors rapidement qu’à mon sens cela n’avait rien de français, et que c’était plutôt lié au fait que je me sentais « mal à l’aise » en présence d’un tel individu. Mais bon c’est vrai, peut être que le culturel y est aussi pour quelque chose et que les américains pardonnent plus facilement aux dictateurs sanguinaires que nous autres de la vielle Europe. Je n’en sais rien et ne m’avancerai d’ailleurs pas trop à ce sujet.

 

C’est mon camarade de classe Kim Man Kon (que j’appelle « Man Gone ») qui m’a invité à ce dîner, lui-même ayant à l’époque été un fervent opposant au régime de Chun Doo-hwan. Lors d’un « socialize event » (comprendre beuverie générale entre copains de classe jusqu’au petit matin, après être passé par deux voire trois bars, avoir mangé une sorte de poulpe séché et un bouillon de vers à soie, un passage en boîte et un détour au karaoké) Man Gone avait évoqué ses années d’étudiant militant à la Seoul National University. En apprenant que j’avais rencontré son dictateur en personne, il m’invita illico, empli d’émotions rempli de boissons, à le joindre lundi soir au restaurant Main Liebes Alps (dont seule la consonance est allemande et qui correctement orthographié signifie « Mes chères Alpes »). Un dîner était organisé pour commémorer les soulèvements étudiants, dont l’aboutissement fut l’instauration de la démocratie dans le sud de la péninsule en 1987.

 

Man Gone à la quarantaine et comme la grande majorité de mes copains de classe, il fait une pause études pour passer son MBA. C’est un homme engagé, un militant plein de convictions qui aborde avec la même aisance la structure hiérarchisée de la société coréenne et l’augmentation de la production de spermatozoïdes chez l’homme qui se pense cocu.

Le restaurant est plein à craquer. Ses copains d’antan l’accueillent par de franches accolades ; l’ambiance est très joviale, ils ont tous déjà bien bu. Sur les tables s’empilent pêle-mêle bouteilles de whisky et de vin, canettes de bière et restes de poissons séchés. On s’empresse de nous faire de la place à une table et en seul occidental présent, qui plus est tout jeunot, je suscite naturellement la curiosité. Man Gone me présente à ses acolytes et leur glisse quelques mots au sujet de ma fameuse rencontre. Un type bondit aussitôt en bout de table et braille tout sourire dans un anglais incompréhensible « Here, we hate Chun Doo-hwan ! » Le ton est donné ! Tous sont d’anciens étudiants de la Seoul National University, qu’ils ont intégré dans les années 80’. A l’époque ils étaient au cœur de la révolte, aujourd’hui ils sont pour la plupart cadres chez Samsung, Hyundai ou LG et s’échangent leurs cartes de visite. Chacun porte un badge sur lequel figurent le nom et l’année d’entrée à l’université. Ce petit détail à nos yeux revêt ici toute son importance : en Corée, il est primordial de déceler rapidement l’âge de son interlocuteur afin de se soumettre aux règles de la hiérarchie confucéenne. On appelle ainsi une personne plus âgée par son nom précédé de son titre (oncle, grande sœur, professeur…), on lui voue respect et dévouement dans chacun de nos gestes (on place par exemple son verre légèrement en deçà du sien lorsque l’on trinque et on tourne la tête pour boire), et en contrepartie tu bois et manges à l’oeil, l’aîné t’entretiens toute la soirée !

 

Une question revient souvent : « Sais tu pourquoi nous sommes réunis ce soir ? »

Oui, je sais pourquoi vous êtes tous là ! J’en sais d’ailleurs plus que vous ne le pensez… Je feins cependant de ne pas vraiment avoir saisi le but de cette réunion, leur laissant le plaisir d’évoquer leurs années rebelles. J’ai écouté leurs histoires et j’ai ainsi appris comment les étudiants se massaient autour des leaders pour éviter leur arrestation et permettre aux manifestations de durer plus longtemps. L’un me parle de ses deux années passées derrière les barreaux, l’autre évoque les déchirements lorsque un étudiant se retrouvait pendant les affrontements nez à nez avec son frère, militaire le temps de son service. Man Gone me détaille la mort de ses deux copains de classe, suicidés pour la cause, en signe de protestation ultime (le premier s’est immolé, le second s’est jeté du haut d’une église après s’être ouvert le bide). Les anecdotes s’enchaînent, mais toutes se concluent sur la même note : « we have sacrificed our lives for democracy ! »

Ils sont hilares en apprenant que je suis né en 1984, en pleine tourmente. Je suis jeune mais certains insistent pour que je les appelle « friend » et non pas « uncle ». Man Gone m’offre un livre qui retrace ces années de révolte, il s’intitule « Two beautiful men » en l’honneur de ses copains disparus.

 

Les verres se remplissent, se vident et les cigarettes se consument à une vitesse impressionnante ; le serveur a bien du mal à suivre. Sur l’estrade un micro a été installé, il est rapidement pris d’assaut. Les chants et slogans de l’époque sont entamés à pleins poumons, repris en cœur par les copains attablés. Il est temps pour moi de filer. Je me fais tout petit, siffle mon verre d’un trait, remercie chaleureusement mon ami Man Gone et m’éclipse discrètement avec à la main un livre écrit rien qu’en coréen. 

 

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